J'aime le goût des métaux. J'aime passer ma langue sur la fourchette encore propre, sentir le piquant des pointes, le bord un peu blessant de l'entre-fourche des fourchettes neuves de basse qualité, celles formées à la presse et dont la jonction des deux parties du moule n'a pas été bien ébarbée. J'aime passer le bout de ma langue sur les décorations végétales qui les ornent, ersatz des fourchettes des bourgeois du XIXe. Je lèche ainsi le dos de la fourchette, tournicote sur le manche, jauge l'épaisseur, enfourne la queue. Mais ça, jamais à table, ou bien tout seul.

J'aime déceler la saveur de l'argent de celle de l'inox, plus neutre. L'argent est moins habituel, plus désagréable. Il me déplaît quelques fois, il a le goût des dîners de famille, le goût du dimanche gras, des noëls, des réveillons avec les Fontaine. Il a le goût de mon enfance, des soirs où nous jouions pendant que les adultes soupaient. Je me rappelle les couteaux en argent, lame inox pour mieux couper, posée sur le porte-couteau en verre de mauvaise facture, manche en argent posé sur le tissu de coton immaculé et doux, lourd comme un sexe à demi-bandé.

Dîner (c) alibaba0 sur flickr

Participation au Dyptique 4.2 d'Akynou. Photo Alibaba.