Mes frères m’ont regardé grandir. Moi aussi. Je les ai observé, et j’ai vu leurs changements. Au début nous jouions des coudes, combattant les autres pour ne pas périr. Je me rappelle juste cette lumière, là, au bout, alors que je vins au jour. Je sentais l’air frais me toucher, me caresser. Un rayon de soleil, et je respirai. Un cri, oui. Un long cri de silence. Mille sens qui éclosent en même temps, un choc.

Alors j’ai grandi au sein de la grande famille. Nous étions peu mobiles : naître et mourir au même endroit, telle semble être la destinée des campagnes. Je n’ai pas connu mes parents, qui n’ont pas connu les leurs. Notre oncle d’adoption nous nourrissait, nous choyait et nous protégeait. Le temps passait, et nous croissions. De mes frères, oh oui j’en ai vu partir : cueillis dans le bel âge de l’adolescence par la grande faucheuse. J’ai eu la chance, moi, de pouvoir m’épanouir, là, sous le soleil.

Ce soir je ne suis vêtue que de vent. Ce n’est pas encore l’été, ça y ressemble pourtant. Douce brise m’effleurant de bien-être. Je passerai la nuit, peut-être, mais pas ce lendemain, je le sais. L’enfant que je garde en moi jamais ne poussera. Le sien lui tétera le sein.

La voilà, la femme qui s’approche. Turbulences. L’étoffe me fouette. Elle repart. Demain, elle fera les foins avec ses frères à elle. Et je mourrai dans la balle, avec les miens.


(Photo d'Ali baba)

Participation au Dyptique 3.3 d'Akynou